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Thérèse Raquin, Emile Zola (1867)

12 Juillet 2015 , Rédigé par Pierre-Yves Coulbeaux Publié dans #littérature, #XIXe siècle

Thérèse Raquin, Emile Zola (1867)

Je laisse de côté le cinéma pour replonger dans la littérature classique avec du Zola. Thérèse Raquin précède de peu les Rougon-Macquart, la grande œuvre de ce cher Emile.

Le roman nous raconte l'histoire de Thérèse, une jeune fille qui doit épouser son cousin et qui, en venant vivre à Paris, est séduite par Laurent, un ami de celui-ci. Ils deviennent alors amants et décident de se débarrasser du mari. Mais ce meurtre n'aura pas les conséquences escomptées pour les deux amants.

Ce roman vous prendra aux tripes si vous le lisez ! Que vous soyez une adolescente ou une ménagère, laissez tomber les 50 nuances de Grey et jetez-vous sur Thérèse Raquin ! Vous aurez là une relation intense et sulfureuse !! Mais prenez garde, car la seconde partie du roman transformera l'amour en dégoût et la violence du texte vous fera vomir vos rêves les plus niais.

On peut en effet découper le roman en deux temps, voire trois temps : la relation entre Camille et Thérèse, puis la relation amoureuse entre Laurent et Thérèse, et enfin, la relation de dégoût entre Laurent et Thérèse. Ou alors, si on reste sur deux parties, la naissance de la passion amoureuse d'un côté, et le dégoût passionnel de l'autre. Et entre ces deux moments, ce qui fera basculer toute l'histoire, c'est bien le meurtre le Camille.

Je ne ferai pas une analyse profonde, mais je vais malgré tout survoler le roman en commençant par ses personnages, en commençant par Camille. Il est le fils de Madame Raquin et le premier époux de Thérèse, il est aussi celui qui gêne la romance entre cette dernière et Laurent. Le portrait qui nous est fait de l'homme est pitoyable : enfant toujours malade, on nous dit même que sa mère "lui avait donné la vie plus de dix fois" (chapitre 2) et on comprend vite que c'est un enfant surprotégé : sa mère refuse de l'envoyer étudier afin de le garder près d'elle. Cependant, il n'apprécie pas, une fois adulte, cette trop grande protection et veut un peu de liberté. Un personnage qui est, finalement, bien sympathique. Certes, c'est un homme simple et au fond peu intéressant, mais il n'y a rien de mauvais en lui, comme il n'y a rien de mauvais chez sa mère : elle ne fait que se comporter en mère qui aime son enfant.

Thérèse, au début du roman, nous paraît un peu molle et inintéressante : elle subit la vie au lieu de la vivre, et il n'y a pas grand-chose à dire sur elle à ce stage : tout au long du roman, elle est passive. Ce n'est que dans les dernières lignes qu'elle agira quelque peu et se réveillera.

Laurent enfin : c'est un paresseux qui "ne demandait qu’à ne rien faire, qu’à se vautrer dans une oisiveté et un assouvissement de toutes les heures". Voilà, tout est là. C'est même un opportuniste : on comprend très vite que s'il séduit Thérèse, c'est pour être nourri sans avoir de souci à se faire, et même son mariage avec elle, ce n'est que pour son petit confort. Laurent est, de très loin, le personnage le plus antipathique du roman. Alors quand vient la scène du meurtre au tiers du livre et que l'on a pu faire connaissance avec les personnages, c'est de la pitié qui naît en nous, car nous savons que Camille est un homme bon qui subit la passivité de sa femme et la paresse de "son ami". Comme nous avons eu de véritables portraits des personnages, que nous les connaissons, la scène fonctionne parfaitement, et nous partageons le chagrin de Madame Raquin, la mère de Camille.

La première partie du roman nous conte donc un adultère classique de la littérature, et les lecteurs de Madame Bovary verront des ressemblances avec le roman de Flaubert : une femme qui s'ennuie avec son mari et qui prend donc un amant. Sauf que, au contraire d'Emma, Thérèse ne choisit pas son amant, elle le subit. Sa passivité est un point essentiel du roman qui entraîne bien des évènements : quand Laurent tue Camille, Thérèse reste à nouveau complètement passive, ce qu'elle regrette à la fin et c'est Laurent qui le lui fera remarquer dans une dispute : passive, elle est tout aussi responsable du meurtre que lui, et c'est en acceptant cette idée qu'elle va commencer, trop tard, à agir : elle va se jeter dans la débauche pour oublier. Même là, son acte est celui du rejet de soi. La deuxième partie du roman explique toutes les critiques qui lui ont été faites à l'époque. Pour citer l'article du Figaro de l'époque : "c'est le résidu de toutes les horreurs". Plus s'approche de la fin, plus le lecteur est invité à voir la bassesse de l'âme humaine sous le poids de la peur et de la paranoïa : les personnages n'ont plus de cœur, ne pense qu'à eux, qu'à fuir leurs remords, utilisant la mère paralysée et impuissante comme moyen de se soulager, sans penser que celle-ci souffre de voir les assassins de son fils tous les jours. Mais quand elle les voit s'autodétruite, c'est un véritable plaisir. Et nous la comprenons bien...

Mais assez de descriptions et de narration. Avant de conclure, regardons ce qui rend le roman si fort. Car Zola est aussi un styliste ! On passe régulièrement d'un point de vue à l'autre. Par exemple, le roman va nous raconter le quotidien de Laurent, puis celui de Thérèse au début du roman, et fera la même chose à la fin, quand leurs sentiments auront changé du tout au tout. Pourtant, c'est toujours un regarde extérieur qui nous amène à les observer, un regard ironique qui les juge régulièrement. Il insiste parfois sur les choses les plus importantes en les répétant, ce qui appuie l'horreur ou l'intensité de l'information. Par exemple, quand Madame Raquin comprend que les deux amants ont tué son fils, on nous dit qu'elle avait "tout entendu, tout compris". Zola va également s'étendre sans les descriptions de "l'âme" des personnages, dans leurs émotions, et cette insistance va exacerber l'horreur ce qui nous est décrit : plusieurs pages sont dédiées à la réaction émotionnelle de Madame Raquin quand elle comprend les choses. Et s'il y a des répétitions, ce n'est que pour apporter de subtiles nuances qui donnent une description d'une précision étonnante, et c'est cette précision est celle de l'hypotypose de l'âme.

En bref, un roman dont l'histoire est violente et donc les descriptions d'une grande précision plongent le lecteur dans les ténèbres de quelques âmes humaines à la suite d'un meurtre. Ce roman, c'est l'histoire de deux âmes amoureuses et d'une âme bienveillante, un roman qui prend aux tripes.

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