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Night Call, de Dan Gilroy

1 Décembre 2014 , Rédigé par Pierre-Yves Coulbeaux Publié dans #Thriller, #drame

Night Call, de Dan Gilroy

Louis « Lou » Bloom est sans emploi et vole des matériaux pour les revendre, sans craindre de se salir les mains, de quelque façon que ce soit. Une nuit, il tombe sur un accident de voiture et voit un homme filmer la scène pour vendre les images à une chaîne de télévision locale. Il décide de se lancer sur la même voie, celle des « nightcrawlers ».

Si le titre original (Nightcrawler) est très facile à comprendre, le titre français n’a, en revanche, pas tellement de sens et n’est qu’une façon de rendre le tout plus attrayant. Quoi qu’il en soit, nous sommes ici face à un film plutôt sympathique, porté par des enjeux intéressants et une mise en scène qui a son également son intérêt. Les acteurs sont bons, mais on a vu Gyllenhaal faire mieux (dans Ennemy par exemple) et la musique, si elle accompagne bien le film, ne vous marquera pas. Mais avant d’aborder tout cela, voyons ce qu’il en est du scénario et des personnages.

Rene Russo, interprète de Nina, personnage féminin majeur du film

L’histoire est bien construite et suit une progression logique qui sert parfaitement le propos : plus on avance dans le film, plus le personnage de Bloom s’autorise des écarts moraux importants. Cela dit, on ne peut pas être surpris de cela de la part du personnage puisque dès le début du film, il n’hésite pas à tuer un gardien pour s’éviter des ennuis. Ce meurtre initial, qui pose bien le personnage, trouvera son écho vers la fin du film, où Bloom prouve davantage le peu de cas qu’il fait de la morale, celui-ci étant alors au sommet de son art de reporter free-lance. Mais Bloom n’est pas juste un reporter amoral, c’est aussi un jeune homme sans diplôme, mais très intelligent, au chômage sur le marché du travail. En parallèle de ses reportages, on le voit donc construire les bases d’une société privée ayant pour but de trouver des images chocs pour les journaux télévisés. Son amoralité va alors lui servir dans le but de réussir son projet d’entreprise, notamment en écartant la concurrence. Si vous êtes curieux et que vous ne vous souciez pas d’être spoilé, surlignez la zone vide ci-dessous pour faire apparaître un paragraphe (attention, il contient des spoils réellement importants !).

En effet, le peu de morale de Bloom le conduit à tuer, sans hésitation, des concurrents, à cacher l’identité de criminels à la police pour prolonger un reportage, ou encore à laisser son partenaire se faire tuer violemment afin de filmer la scène, qui lui vaudra beaucoup d’argent. Cela rejoint son idée du marché du travail, car il n’a pas de limite morale l’empêchant de montrer ce qui plaira le plus et ce qui lui rapportera le plus. Il se sert de cela pour « se rendre indispensable » et ainsi obtenir un contrat d’exclusivité. Sans compter, bien sûr, l’argent supplémentaire que cela lui apporte.

Voilà, si vous avez lu le paragraphe caché, vous saisissez le personnage. Celui-ci, malgré (ou grâce a ?) cette amoralité, est intéressant à suivre. Il est un pur produit de la société. Même cette absence de morale peut trouver une explication : il vit seul, la nuit, et n’est pas sociabilisé. Il est extérieur au monde et l’observe. Il étudie le réel pour s’en servir et apprend au fur et à mesure à le manipuler, ce qu’il ne peut faire au mieux qu’en s’affranchissant des règles du réel, règles avec lesquelles il joue pour ne pas s’attirer de problèmes. On le voit maladroit au début du film, dans ce qu’il fait, avant de devenir de plus en plus efficace. Même les autres humains sont, pour lui, des objets à manipuler pour arriver à ses fins. Cela-dit, Bloom sait que ce qu'il fait est douteux aux yeux du monde puisqu'il s'en défend quand on le questionne. Il fait preuve d'un immense cynisme.

Louis Bloom, un modèle ?

Ce personnage et le scénario permettent de dénoncer de façon virulente (et peu subtile, il faut bien l’admettre) les dérives et le cynisme des médias télévisés qui font de leurs informations un moment de divertissement macabre. Leur but affiché n’est pas de divulguer des faits objectifs, ni la réalité expliquée, loin de là. Leur but est de fidéliser l’audience, comme le ferait une série, et pour cela, il faut des images chocs : de la violence, des morts et du sang. La question est posée dans le film : jusqu’où peut-on aller sans sortir des limites légales ? On demande au personnage, la femme qui décide de ce qui est diffusé, si elle demande également les limites morales, mais celle-ci dit explicitement qu’elle s’en fiche, et ne demande bien que les limites légales. Mais alors, qu’est-ce qui a bien pu amener cette femme à penser de la sorte ? Surtout que l’un des personnages secondaires, qui travaille sur le journal télévisé, proteste contre la diffusion des images, justement au nom de la morale et de l'éthique. Spoil/Oui, mais lui, son poste n’est pas en jeu. Elle, elle veut renouveler son contrat. /Spoil. Les chaînes de télévision et les programmes d’informations sous soumis aux mêmes lois du marché que les autres entreprises et doivent assurer une certaine compétitivité. Cela se traduit par des taux d’audiences, et tous les moyens sont bons pour en avoir des bons et s’assurer de garder son job, ou de monter en grade. L’amoralité est-elle alors une fatalité du monde du travail ? Le film semble dire que non, il y a un homme qui refuse d’embaucher un voleur, et un autre qui refuse de diffuser des images de violences gratuites. Mais ceux-là sont secondaires. Je pense que ce que le film montre avant tout, c’est que les hommes sont guidés par un égoïsme et une cupidité qui peut se montrer, chez certains individus, si forte, qu’ils sont facilement corruptibles par le monde du travail et le marché. Et ceux-là évincent les autres. Mais ça n’est pas une fatalité pour tout le monde, heureusement.

De gauche à droite : Tony Gilroy (frère du réalisateur), Jake Gyllenhaal et Dan Gilroy, le réalisateur.

Pour servir son propos très fort et violent (et que le rédacteur de cet article approuve pleinement), le film propose une mise en scène qui a son intérêt. C’est la question du point de vue qui va nous intéresser principalement. Et quand l’on traite des informations télévisées, point de vue et montage sont deux éléments capitaux. Je vais prendre deux scènes, et désolé si je manque de précision, mais je n’ai vu le film qu’une fois et cela fait déjà cinq jours ! Par ailleurs, je vais tâcher de ne pas spoiler. La première scène, c’est celle de « La Maison de l’horreur » et la seconde, celle de la fusillade au restaurant. Dans la première, Bloom arrive sur les lieux d’un crime avant la police. Il filme les agresseurs et pénètre ensuite dans la maison. La mise en scène adopte un point de vue similaire à celui de Bloom (en littérature, je parlerais d’alternance externe/interne, externe quand la caméra est à côté de Bloom, interne quand les images sont celles filmées par Bloom). De par ce point de vue, nous ne voyons pas grand-chose de la maison si ce n’est les quelques mètres carrés occupés par des cadavres. La scène créée même un moment de suspens qui sera exactement reproduit à la télévision, avec l’intention de créer du suspens, conclu par un mot qui explique les plans. Bon, lignes cachées pour le spoil : Bloom s’approche d’un berceau, et évidemment, on craint un bébé mort dedans. Il n’y est pas. Le truc est reproduit quand les images sont diffusés, même suspens que nous n’avons pas, mais nous jugeons les journalistes, et à la fin, quand on voit le berceau vide, un mot du journaliste : s’il y avait eu un bébé, nous ne l’aurions pas montré, ce qui fait écho à une règle du cinéma hollywoodien : on ne tue pas les enfants, encore moins les bébés. Dans cette scène, le rôle du montage est expliqué quand on comprend (et devine) un peu plus tard que Bloom a coupé les plans où l’on voyait les agresseurs et la plaque d’immatriculation de leur véhicule, et celui qui montrait une victime encore vivante (qu'il n'a donc pas pris la peine d'aider). Dans la seconde scène, Bloom et son assistant filment une arrestation qui tourne mal. Quand nous sommes avec Bloom, les seules images nettes que l’on a sont celle de la caméra qu’il tient, alors que la scène est cadrée dans le plan projeté sur notre écran ! Cela montre que Bloom ne s’intéresse pas à la réalité autrement qu’en tant qu’objet monétisable. Pour ce qui est de son assistant, c’est l’inverse : on ne voit pas ce qu’il filme, mais la scène est cadrée et nette, car lui est pris par le réel dans lequel il vit (car Bloom est, nous l’avons dit, en quelque sorte extérieur au réel).

Un plan comme ça, ça va rapporter gros !

Voilà pour ce qui est de Night Call. Dans l’ensemble, un bon, voire très bon film donc. Cependant, il souffre de quelques lenteurs, mais rien de véritablement problématique. Son seul réel défaut, c’est son manque de subtilité dans l’expression de ses intentions, mais il frappe tellement juste que personnellement, je suis prêt à lui pardonner. Je vous encourage vivement à aller le voir, vous ne devriez pas être déçus.

 

Réalisé par
Dan Gilroy

Ecrit par
Dan Gilroy

Interprété par
Jake Gyllenhaal - Louis Bloom
Rene Russo - Nina
Riz Ahmed - Rick

 

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