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Dans la peau de John Malkovitch (1999) - Spike Jonze

29 Octobre 2014 , Rédigé par Pierre-Yves Coulbeaux Publié dans #fantastique, #Comédie, #Spike Jonze

Dans la peau de John Malkovitch (1999) - Spike Jonze

Premier film de Spike Jonze, ce métrage fait déjà montre de grandes qualités et aborde des thèmes qui se retrouveront, quinze ans plus tard, dans Her. Ici, un marionnettiste en mal de reconnaissance trouve un job d’archiviste dans une compagnie située à l’étage 7 ½ d’un grand building. Il y rencontre Maxine dont il tombera amoureux, et ce, malgré être marié, ainsi qu’une porte menant dans l’esprit de l’acteur John Malkovitch. Un pitch assez peu commun pour un film peu banal.

Ce film est déconcertant sur bien des points. Tour d’abord pour son scénario assez étrange, mais aussi pour son ambiance qui devient malsaine et le discours que font passer les personnages sur l’amour et les sentiments, discours qui sort des sentiers battus et qui s’avère des plus intéressants. Enfin, le film propose une réalisation ainsi qu’une mise en scène qui sont toutes deux très réussies.

Lotte et Craig Schwartz (Cameron Diaz et John Cusack)

Dans un premier temps, le scénario. Ce n’est pas ce à quoi nous sommes habitués. Est-ce une comédie sentimentale ? Un film fantastique ? Un thriller ? Je dirais un peu des trois peut-être. Pourquoi une comédie sentimentale ? Parce que plusieurs codes en sont repris : le héros type, un peu loser, enfermé dans une vie qui ne lui convient pas réellement, et qui va tomber amoureux d’une femme qu’il va rencontrer. Certes, le héros est déjà marié, ce qui n’est pas une grosse entorse aux codes du genre, mais le fait est qu’il est en quête du grand amour, qu’il est convaincu d’avoir trouvé en la personne de Maxine. Mais le film peut aussi bien être une comédie fantastique, et difficile d’écarter cette hypothèse quand on voit sur quoi le métrage se base : une porte secrète menant dans l’esprit de John Malkovich ! Inutile d’en dire plus, je pense, pour expliquer en quoi ce film correspond à ce second genre. Et à priori l’un n’empêche pas l’autre, il pourrait très bien s’agir d’une comédie romantique fantastique, cela s’est déjà fait (récemment, le sympathique Il était temps, de Richard Curtis, où, plus ancien déjà, on pourrait citer Big, de Penny Marshall, ou encore Edward aux mains d’argent, de Tim Burton. Oui, mais... La tournure que prennent les évènements dans le film de Spike Jonze limite la comparaison d’un point de vue romantique... En effet, l’élément fantastique du film va venir aliéner l’esprit des personnages et les mener à agir de façon radicalement antiromantique. Attention, spoilers !

Au fil du film, Maxine ne cesse de rejeter les avances de Craig, notre « bienveillant » marionnettiste. Quand celui-ci apprend à sa femme la découverte de la fameuse porte, elle insiste pour la traverser, ce qui implique deux choses : elle fait la rencontre de Maxine, et elle habite le corps d’un homme. Vous faites le lien ? Comme Maxine va s’amuser à séduire John Malkovich, quand elle couchera avec lui, Lotte, l’épouse de Craig, sera « dans la peau de J.M. ». Vous voyez le délire ? Finalement, Maxine tombera amoureuse de John/Lotte, c’est-à-dire de Lotte dans la peau de John. Wicked... Imaginez l’état d’esprit de Craig face à cela !! Le pauvre.... Et entre temps, le célèbre acteur va se rendre compte de ce qu’il se passe et va tenter de tout arrêter.

Fin des spoilers !

Maxine (Katherine Keener)

Voilà, je ne vais peut-être pas raconter le reste du film, car il y a d’autres retournements de situation. Bref, le film détourne les codes du genre de la comédie romantique pour construire une histoire assez tordue et malsaine qui n’est romantique que du point de vue des personnages, mais pas tellement pour le spectateur.

Enfin, plus tôt, je parlais de thriller. C’est l’ambiance générale qui m’amène à cette idée, car par moment, c’est bien la sensation que l’on a. Cela dit, le terme est peut-être un peu abusif, car il s’agit plutôt de l’aspect fantastique qui prend le dessus, et ici, c’est un véritable fantastique sombre et dangereux, qui met mal à l’aise. Bon, strictement parlant, c’est plus du merveilleux, mais en l’absence de monstres en tous genres, on ne va pas aller par là. Mais au final, cette ambiance malsaine, plus cet étage 7 ½ dans lequel il faut se pencher, cette porte qui rappel Alice au pays des merveilles, ces bureaux qui servent on ne sait trop à quoi, et le héros faisant du classement (d’on ne sait pas vraiment quoi), tout cela n’est pas sans rappeler un ou deux films : Brazil, de Terry Gilliam, et Le Procès, d’Orson Welles, adapté du roman de Kafka (tout comme l’est Brazil). Nous sommes plongés dans un monde dont le sens nous échappe, et dont le sens semble échapper au héros, alors que d’autres personnages ne s’en soucient que peu. Le pays des merveilles, qui est un monde de rêves (au sens onirique) justifie de parler du genre de l’absurde, sauf que le rêve tourne bien vite au cauchemar, tout comme dans Le Procès ou dans Brazil...

Les bureaux dans Brazil de Terry Gilliam

Mais comme je l’ai dit, et comme je le maintiens, le film part sur la base d’une comédie romantique qui tourne en cauchemar (si on regarde de près, on se rend compte que pour le héros, c’était voué à mal se passer, son spectacle de marionnettes étant déplacé, quoi que très beau). Le thème de l’amour et des sentiments est donc abordé, mais de façon peu conventionnelle. En effet, rien de beau ici, l’amour est un sentiment passionnel et déraisonnable. Craig ne sait rien de Maxine qui lâche contre lui bien des sarcasmes, et pourtant, il se convainc qu’il en est amoureux. Maxine, quand elle tombera amoureuse, ce sera d’une femme dans le corps d’un homme, qui plus est la femme de l’homme qui la drague. Par amour, les personnages commettent des actions monstrueuses : Craig va enfermer Lotte dans une cage, ligotée, avec un singe. Pour séduire Maxine définitivement, il va prendre le contrôle définitif du corps de J.M. Sans parler de la fin, ce plan qui a de quoi mettre mal à l’aise, mais qui a le mérite de mettre en avant le jusqu’auboutisme du scénario : le héros n’apprend rien. Maxine et Lotte finissent par s’aimer comme elles sont, mais Craig sombre dans la folie pure. C’est là la faute de l’amour : il peut soit conduire à une belle histoire, comme il peut réduire un homme à néant quand il s’agit d’un amour impossible. Le sentiment amoureux lui-même n’est pas condamné, car il est montré comme pouvant permettre à des personnes de se redécouvrir et de devenir meilleures, mais ce sont les gens qui en font un objet d’obsession. Craig n’a jamais connu l’amour, et il lui a été vendu comme un idéal, aussi quand il croit être amoureux, pourquoi devrait-il laisser passer cette chance d’être heureux ? Parce qu’il ne sait pas ce qu’est réellement l’amour, et il pourchasse donc une illusion... Durant le film, une part du sentiment amoureux est également clairement associée au désir sexuel : Maxine tombe amoureuse de Lotte quand celle-ci est dans la peau de J-M au moment de coucher avec. Craig se croit amoureux simplement parce qu’il désire physiquement (et intensément) Maxine, comme le confirme une scène où les trois personnages sont ensemble : le couple se jette sur l’invitée, qui est nettement l’objet du désir de chacun. Enfin, Maxine accepte, temporairement, l’amour de Craig quand celui-ci parvient à contrôler le corps de John simplement parce que cela l’excite. Faut-il en conclure que l’amour se résume à du sexe ? Non, certainement pas ! En effet, cela part d’un désir sexuel qui, avec le temps, se concrétise en sentiment amoureux, comme le montre la fin du film. Le pauvre Craig n’ayant jamais réellement pu assouvir son désir se trouve dans une situation des plus... Dérangeante. Et perverse. Je ne porterais pas de jugement sur cette vision de l’amour, d’autant plus que dans le récent Her du même réalisateur, ce propos est bien plus nuancé.

Enfin, le film n’est pas qu’un scénario solide avec de bons personnages et un propos fourni et intéressant, non. C’est aussi une œuvre filmique, et en tant que tel, la réalisation et la mise en scène doivent servir le propos au maximum. Par exemple, durant la scène de la rencontre entre Craig et Maxine, pour bien marquer leur opposition, les deux sont chacun dans un coin de la pièce, à l’opposé de l’autre, et durant le champ/contre-champ de leur bref dialogue, la caméra est toujours plus proche de Craig qu’elle ne l’est de Maxine, indiquant que celle-ci reste loin de notre héros. On a un fonctionnement similaire durant leur deuxième rencontre : la caméra fait des gros plans sur le visage de Craig et coupe Maxine au niveau des cuisses. Cela ne dure pas tout au long du film, mais ça fait sens. D’autant plus que quand Maxine et Lotte se rencontrent, elles sont filmées avec des valeurs de cadres similaires.

John Malkovich

Ceci étant, ce qui attire l’attention dans le pitch, c’est que les personnages peuvent aller dans l’esprit de John Malkovich, aussi, il est intéressant de regarder comment sont faites les séquences qui se passent dans son esprit. Tout d’abord, il est intéressant de noter que le plus souvent, les personnages habitent son esprit durant les moments plus anecdotiques de son existence : la première fois, pour Craig, John prend son petit-déjeuner et un taxi. Pour Lotte, le moment est plus significatif, car il prend une douche, il est donc nu et Lotte peut bien apprécier ce que cela fait d’être dans le corps d’un homme. Ensuite, pour le premier client (car Maxine et Craig en font un business), John commande des produits genre Ikea par téléphone en mangeant un plat chinois livré à domicile. Rien d’extraordinaire donc... Quoiqu’il en soit, durant ces scènes, nous sommes du point de vue de John, ses yeux sont la caméra. Cependant, son regard n’embrasse pas tout l’écran et les bords de l’image sont noirs. Le but de ce procédé est simplement de montrer que nous changeons de point de vue et que nous aussi, en tant que spectateurs, nous sommes dans la tête du célèbre acteur, la forme évoquant celle des yeux. Hélas, je ne vois pas tellement ce qu’il y aurait d’autre à dire. Si cela pouvait paraître un point important, ça n’est, au final, qu’anecdotique. Notons cependant, astuce bien trouvée, que l’image n’est la seule à être altérée : le son l’est aussi. Pourquoi ? Parce que ce nous entendons est toujours légèrement modifié par notre oreille, ce qui peut imiter ce phénomène, et renforcer le changement de point de vue afin de le radicaliser.

Pour ce qui est du placement de la caméra en général, sa position, et le fait qu’elle soit toujours à l’épaule, fait qu’elle semble être le regard d’un personnage que l’on ne voit pas, ou, pour être plus exact, que la caméra est simplement notre regard, faisant de nous un personnage impuissant et ne pouvant agir sur l’action. C’est l’effet généralement produit par ce procédé, et le choisir était judicieux, la caméra fixe étant souvent plus froide et distante, faisant de la scène un objet de contemplation dans lequel on ne se sent pas autant impliqué. Avant de terminer sur la mise en scène, un mot sur la musique. Les compositions sont souvent douces et tristes, suivant l’état d’esprit de Craig, mais quand il est avec ses marionnettes et qu’il se met en scène avec Maxine, on a une composition assez romantique au piano accompagné de violons, avant que la musique ne s’arrête brutalement et que l’on change de scène, Craig se prenant un vent par la fameuse Maxine qui lui reproche de jouer avec des marionnettes (des poupées mêmes puisqu’elle parle de « dolls »). La musique extra-diégétique sert très majoritairement à mettre en avant le ressenti de Craig et s’avère absente le reste du temps. De manière générale, la musique est assez peu présente dans le film. La mise en scène et la musique  d’associnte pour appuyer sur la solitude et la tristesse de Craig. Pour être plus précis, il faudrait faire une analyse de scène, mais ce n’est pas notre sujet ici.

Spike Jonze

Voilà, un article un peu plus long que d’habitude, mais ayant le film sous la main, je voulais tenter d’être plus précis, et surtout mieux organisé dans mes propos. Ce qu’on peut retenir c’est que le film a de nombreuses qualités, mais que de par son scénario, il pourra en décontenancer plus d’un. La mise en scène, si elle fait son office, n’est pas particulièrement originale et reste même très classique, ce qui a le mérite d’être efficace. La musique est discrète et ne se fait que peu remarquer, et quant aux acteurs, dont je n’ai pas réellement parlé durant l’article, ils sont plutôt bons. Personnellement, je n’ai pas reconnu Cameron Diaz en voyant le film, et John Cusack est assez bien grimé aussi. Un bon film donc, que je recommande chaudement et qui a le mérite d’avoir un scénario plutôt original.

 

Titre original
Being John Malkovitch

Un film réalisé par
Spike Jonze

Ecrit par
Charlie Kaufman

Interprété par
John Cusack - Craig Schwartz
Cameron Diaz - Lotte Schwartz
Katherine Keener - Maxine
John Malkovitch - John Malkovitch

 

INDEX des films

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Trailer en VO non sous-titrée.

En bonus, un extrait à la fois drôle et perturbant (la musique disonnante et la cacophonie en font un véritable cauchemar)

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